Le Bouillon de Cailloux

Expérience du paysage méditerranéen par Vera Scaccabarozzi en collaboration avec Atelier Luma

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La vie sur Terre a commencé avec une soupe. Plus précisément, avec un bouillon : le bouillon primordial. Aleksandr Ivanovič Oparine, biochimiste russe, a été le premier à avancer la théorie de la soupe primordiale en 1924, retraçant l’origine de la vie à l’époque où les mers formaient un vaste océan chaud bouillonnant de vie microscopique il y a environ 4,5 milliards d’années.

À cette époque, le Soleil bombardait notre atmosphère de radiations ultraviolettes dévastatrices, brisant et transmutant les molécules sur Terre. Des pluies torrentielles frappaient la surface du globe, provoquant une accumulation du carbone et de l’azote de l’air dans la mer. Ces éléments de base ont fourni les «ingrédients» fondamentaux du bouillon et ont permis le passage de l’inorganique à l’organique. Résultant de cette transformation, des organismes unicellulaires sont apparus, codés par leur ADN et capables de se diviser et de se reproduire.

L’air était alors privé d’oxygène et chargé de gaz toxiques. Les cyanobactéries, également appelées algues bleues, sont apparues et ont développé la photosynthèse : elles ont trouvé le moyen de se nourrir de lumière et de dioxyde de carbone, transformant ce dernier en sucre utilisable à son tour par d’autres organismes. Les algues ont commencé à libérer de l’oxygène grâce à la photosynthèse, ralentissant la transformation de l’atmosphère et créant les conditions nécessaires à l’évolution de la vie aérobie. Si nous pouvons respirer aujourd’hui, nous ne pouvons que remercier les algues et les plantes de cette planète. En effectuant la photosynthèse, elles produisent cet oxygène précieux, qui est pourtant un sous-produit dans ce processus.

Ce bouillon d’algues primordial a généré la vie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Dans l’histoire plus récente, les algues ont continué à nourrir la vie humaine. De récentes découvertes archéologiques en Asie et aux Amériques ont contribué à réviser l’histoire des migrations humaines et des débuts de l’agriculture, en révélant l’existence de la Route du Kelp , une route migratoire côtière qui relie l’actuel Japon au Chili. Il y a quelque 15 000 ans les peuples nomades ont suivi cette route, gardant toujours la mer sur leur droite sur des milliers de kilomètres. Il était admis jusqu’alors que les premiers peuplements sur le continent américain étaient issus d’une migration par l’intérieur des terres. Le long de la Route du Kelp, une épaisse végétation composée d’algues marines parfois de très grande taille, dans laquelle prolifèrent crabes, petits poissons et mollusques, constituait une source importante et constante de nourriture.

Au Japon, des sédiments d’algues ont été trouvés dans le fond d’un bol en céramique produit il y a environ 16 000 ans par le peuple nomade Jomon, ce qui montre que l’utilisation de la céramique au Japon était liée à une tradition nomade, contrairement à l’Europe et à l’Afrique où l’utilisation de la céramique a marqué le début des civilisations agricoles.

Ces histoires entremêlées d’algues et d’homme se sont poursuivies. Des recettes de bouillons d’algues se retrouvent dans le patrimoine culturel de nombreux peuples côtiers. De la Chine à la Méditerranée, il existe de nombreuses variantes de la soupe d’algues. Les algues sont récoltées comme des fleurs sauvages, elles ne sont ni cultivées ni chassées. La soupe d’algues est comme un cadeau de la mer, un repas aux propriétés nutritionnelles extraordinaires. Predrag Matvejevic, universitaire yougoslave qui a recueilli des contes et des traditions de la Méditerranée, rapporte une version très sommaire de cette humble soupe ; une recette où l’on s’efforce de conserver toutes les qualités nutritives de la mer, en incluant même dans la soupe les pierres auxquelles les algues sont accrochées. Toute la vie foisonnante de la mer est recueillie et transformée en un humble repas :

«Vous prenez deux ou trois pierres d’un endroit où la marée basse n’arrive pas, ni trop petites ni trop grosses, obscurcies par leur séjour prolongé au fond de la mer ; vous devez les faire bouillir longtemps dans l’eau de pluie, jusqu’à ce que tout soit sorti de leurs pores ; vous ajoutez quelques feuilles de laurier et du thym et, à la fin, une cuillère à soupe d’huile d’olive et de vinaigre. Ce type de bouillon, connu tout autour des îles de la mer Ionienne, de la Méditerranée et de la Thyrrhée, était un plat traditionnel pour les Grecs, les Illyiens, les Lyburniens et peut-être même les Phéniciens, les Étrusques et les Pélasgiens. Le bouillon de pierres est aussi vieux que la misère en Méditerranée».*

Pendant la XXII e Triennale de Milan «Broken Nature : Design Takes on Human Survival», et dans le cadre de l’exposition et du programme de la Algae Platform, nous avons conçu une performance autour de la préparation et du partage de ce mets. En suivant la recette décrite par Predrag Matvejevic, j’ai cueilli avec soin tous les ingrédients sur les côtes de Ligurie : de l’eau de mer, des herbes de bord de mer et des pierres incrustées d’algues. J’ai cuisiné la soupe en répétant ces gestes qui sont les mêmes depuis des millénaires : choisir une pierre, ramasser les herbes, faire bouillir sur un feu, verser dans un bol et prendre une gorgée. Une soupe qui contient un paysage.

Faire revivre ces anciennes coutumes est une façon de réunir l’histoire des hommes, des algues, et de la nourriture. Nous voulions servir la soupe dans des répliques revisitées du bol typique de Jomon, un récipient au fond incurvé. Henna Burney, designer à Atelier Luma, a produit une série de bols en utilisant de l’argile de la région d’Arles, dans le sud de la France. Pour cette performance au sein de la Triennale de Milan, dans la salle située à côté du café animé de conversations bruyantes, j’ai servi la soupe d’algues dans les bols et invité les participants à partager ce repas singulier. Ce fut un moment très intime. Chacun tenait la tasse de bouillon dans ses mains, en sirotant le liquide chaud, dans un geste qui englobait une infinité d’histoires liées à la mer.

* Extrait issu du Bréviaire Méditerranéen de Predrag Matvejevic publié en 1987 sous le titre originel Mediteranski brevijar .

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